mercredi 16 mai 2012

Fragment 2


le casque de Thor



 Livre



    La quête du perpétuel « Livre de tous les livres », celui dont l’existence même est un paralogisme (se contient-il lui-même ?), mais dont la lecture donnerait accès à toute la connaissance. Il pourrait être au moins un cheminement dans le labyrinthe (rhizome) des lectures possibles, manière de garder une trace, trame ténue, avant leur basculement dans l’oubli. Comme le catalogue d’une bibliothèque universelle (de Babel ?), chaque tome, par son titre, son propos ou ses marges, évoquant par résonance d’autres tomes, en un réseau qui couvrirait la totalité de la connaissance.
    C’est que les marges d’un livre ne sont jamais nettes ni rigoureusement tranchées : par-delà le titre, les premières lignes et le point final, par-delà sa configuration et la forme qui l’autonomise, il est pris dans un système de renvois à d’autres livres, d’autres textes, d’autres phrases : nœud dans un réseau. (5)
    Souvent les livres parlent d’autres livres. (6)
    On ne fait des livres que sur d’autres livres et autour d’autres livres. (7)
    Guillaume de Lorris a pu écrire « li roman de la rose ou l’ars d’amour est toute enclose » (8) ; nous ne pourrions plus en un livre tout enclore.
    Alors quel serait le propos d’une telle tentative, puisqu’il n’y aura plus de livre, le siècle prochain (9) (le nôtre donc), mise à part la tentative même ? Car le discours péremptoire, nous avons appris à le déconstruire ; la narration, la mépriser.

    La connaissance peut-être ?
    Car celui qui a franchi le premier portail de la terreur
est entré dans le vestibule de la réalité
puisque sa connaissance, se découvrant elle-même et comme pour la première fois,
dirigée elle-même
commence à comprendre la nécessité dans l’Univers, la nécessité de tout événement,
comme la nécessité de son âme propre.

En vérité, l’homme est engagé dans sa tâche de connaître,
et rien n’est capable de l’en écarter,
pas même l’erreur inévitable,
fortuite et peu de chose en présence
de sa tâche, affranchie de hasard.
(10)
   
    Ce qui chez Jabès n’était qu’un discret franchissement de seuil devient chez Broch un grandiose franchissement de portail qui nous fait entrer dans le vestibule de la réalité ; ce qui chez celui-là ne mettait en jeu que l’écriture nous confronte à la connaissance tout entière chez celui-ci, tâche infinie et nécessaire, affranchie du hasard.

    Il écrit la chronique entière du monde et la nomenclature de ses trésors. (11) Caillois traduit ainsi l’effort sans cesse renouvelé de St-John Perse ; effort que Caillois lui-même a poursuivi dans son œuvre, recherche d’une grammaire des formes surgissant dans l’univers. C’est cette tâche infinie et nécessaire qui nous incombe, à l’heure où l’abondance d’information dilue notre capacité de savoir.
    J’étais choqué de voir les enfants, sans aucune exception, me regarder ébahis lorsque je leur demandais de quelles étoiles ils connaissaient le nom. (12)
    Se départir d’une description scrupuleuse, maniaque, du contenu, de l’infime détail. Parfois laisser jaillir un poème…

Références

(5)  M. Foucault, L’Archéologie du savoir
(6)  U. Eco, Le Nom de la rose
(7)  U. Eco, Apostille au Nom de la rose
(8)  G. de Lorris & J. de Meung, Le Roman de la rose
(9)  J.-F. Lyotard, Le Différend
(10)  H. Broch, La Mort de Virgile
(11)  R. Caillois, La Poétique de Saint-John Perse
(12)  R. Caillois, Le Fleuve Alphée

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