mardi 19 juin 2012

Fragment 5




Le Livre à venir

    C’est ainsi que Blanchot appelle la tentative ultime de Mallarmé : créer le Livre, un livre totalement soustrait au hasard, totalement maîtrisé, architectural et prémédité. Tel est le pari du poète : il ne sera ici question que de forme. Quant au contenu, si la vieille dualité a encore un sens aujourd’hui, souvenons-nous que tout, au monde, existe pour aboutir à un livre.
    Et pourtant, livre jamais écrit, et donc livre toujours imaginaire, n’existant que par ses esquisses, ébauches, plans, stratégies de publication, mais aussi ses critiques, commentaires et gloses (dont celle qui s’écrit ici) : pour emprunter au langage de la linguistique, signifié sans signifiant ; mieux : livre performatif, n’existant qu’à l’instant où l’on parle – ou écrit – de lui. Mais aussi, livre sans auteur, tel le veut son auteur : en quelque sorte entre centre et absence.
    Échec de Mallarmé ? La tentative et le projet sont l’exploration ou, s’il n’est pas donné absolu tel son analogue newtonien, mais défini par ce qu’il contient, l’élaboration d’un nouvel espace littéraire. Cet espace nouveau est constellé de la matière que sont les mots : rien n’aura eu lieu que le lieu excepté peut-être une constellation.  Aussi est-ce le poème Un coup de dés que choisit Blanchot pour emblème de ce changement total de la littérature, donc de l’histoire.
    Regard neuf sur le livre, nouvelle césure du poème, nouvelle scansion de l’être et surgissement d’un sens nouveau, mais aussi œuvre en mouvement. Mouvement pourtant issu d’un accomplissement de l’Acte : négation du hasard, et l’Infini est enfin fixé.  Le poème apparaît comme fixant les subdivisions prismatiques de l’Idée, dans l’espoir hégélien – fut-il jamais que vain ? – qu’Elle se manifeste et existe maintenant comme l’Idée absolument universelle.

    L’écrit pérenne donne plus que la parole éphémère : non pas comme le prétend tel proverbe, mais par cette disponibilité du sens, lorsqu’il se manifeste, toujours nouveau, à chaque confrontation du regard à ces traces noires laissées éparses en la page, qu’il nous faut, constellation, à chaque nouvelle lecture, déchiffrer.

     Pouvons-nous alors seulement imaginer quel sera ce Livre à venir ? Comme pour Mallarmé, sa réalisation ne doit-elle se résoudre qu’en la description de sa forme, de son plan (le Livre s’identifie avec l’annonce et l’attente de l’œuvre qu’il est, sans autre contenu que la présence de son avenir infiniment problématique ; comme dans une moindre mesure : la phrase Un coup de dés jamais n’abolira le hasard ne fait que produire le sens de la forme dont elle traduit la disposition) ?
    C’est dans le but de saisir un instant cette forme nouvelle que j’entreprends ma recherche : exercice formel d’écriture, ou poème. Un mot convient à la description de cette forme : hypertexte, qui n’est que la version contemporaine de la glosa médiévale.




Références
M. Blanchot, Le Livre à venir
S. Mallarmé, Un Coup de dés
S. Mallarmé, Igitur
S. Mallarmé, Divagations
J. Lacan, Lituraterre
J. Derrida, L’Ecriture et la différence
U. Eco, L’Œuvre  ouverte
G. W. F. Hegel, Morceaux choisis

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